L’APRÈS ORLANDO : REPASSER SON DRAPEAU

Texte publié initialement dans la revue Minorités, No. 191 (BE)

À la mi-juin 2016, alors qu’à Orlando la communauté LGBTQI afro-américaine et latina pleurait ses 49 morts et ses 53 blessés, les alliés politiques et stratégiques de « la » cause LGBTQI (avec une emphase sur le G) se réunissaient solennellement de par le monde pour porter de grands discours sur la solidarité, l’empathie et le rejet de la « barbarie ». 

Chacune et surtout chacun a pu rempli son sac réutilisable au supermarché du capital politique, du capital sympathie, ou du capital tout court. Outre-Atlantique, à Montréal, la chanteuse Cœur de Pirate a fait un habile coup de communication en annonçant son coming out « queer », lequel a permis à nombre de journalistes mainstream de sonder les profondeurs de l’Office québécois de la langue française pour en offrir une définition la plus édulcorée/dépolitisée possible (et pimenter sans choquer le lectorat entre une dépêche sur la dame mangée par un Pitbull et les résultats du Lotto). On ne lit pas souvent le mot queer dans les médias de masse (mot d’ailleurs honni par certains partisans de l’homonormativité dont Jasmin Roy, acteur et animateur de télévision engagé dans la lutte contre l’intimidation en milieu scolaire), mais il s’est glissé dans les pages de plusieurs quotidiens québécois la semaine dernière, accolé aux effrayants « féministe », « radical » ou « anticapitaliste », en référence à l’incarnation montréalaise du Pink Bloc.

Montréal, à l’instar de grandes villes nord-américaines et européennes, a misé sur le pouvoir économique des DINK (Dual Income No Kids ou « deux revenus, sans enfants », comprendre ici les couples gays, préférablement composés de mâles blancs et cis, de classe moyenne ou supérieure) pour débarrasser son quartier « chaud » des « indésirables » (SDF, toxicos, travailleuses et travailleurs du sexe, etc.) qui risqueraient de faire fuir les dollars roses. Ces métropoles donc, avec leurs quartiers gays aseptisés, leurs chambres de commerce LGBT et leurs fêtes de la fierté sponsorisées par des banques ont eu la bienpensance de tenir une vigile en soutien aux victimes d’Orlando ou, selon l’interprétation, ont eu le génie de sauter sur cette opportunité d’opération de communication, servie sur un plateau d’argent aux reflets arc-en-ciel. 

Dans une marrée de drapeaux arc-en-ciel, le premier ministre du Québec Philipe Couillard (dont le parti a un historique de corruption à faire pâlir certaines dictatures, à titre informatif), accompagné de ses ministres « de la diversité » (deux femmes blanches, cis et straight), s’est rendu à la vigile organisée conjointement par Fierté Montréal et le Collectif Carré Rose, sous un important dispositif de sécurité. Coupons court : un militant trans* et latino, que les organisateurs se félicitaient d’avoir invité « à faire un discours dans le but d’être le plus inclusifs possible » a lancé une boulette de papier sur le premier ministre. Prenez note, c’est important pour la suite : il a lancé une boulette de papier. Un « acte violent » pour le fondateur de Collectif Carré Rose, Louis-Alain Robitaille, « un geste qui fait reculer la cause », pour Éric Pineault,  président de Fierté Montréal et carrément une « trahison » pour son vice-président.

Cette totale désolidarisation de la soi-disant « communauté LGBT » (dont la voix médiatique est clairement mâle, cis, blanche, en santé et bien nantie) illustre à merveille l’agenda politique d’un mouvement qui a oublié Stonewall (et ses militant.es de première ligne trans, afro-américain.es et latinx), qui marche main dans la main avec un gouvernement qui mène des politiques hétérosexistes en matière de procréation assistée, qui se fout éperdument du traitement des personnes LGBTQI ailleurs dans le monde (Couillard est d’ailleurs plutôt fan de l’Arabie Saoudite)… La liste est longue, mais pour en revenir à l’incident de la boulette de papier (à laquelle la plupart des journaux mainstream et sensationnalistes continuent de référer comme « objet non identifié »), lancée par ce « jeune radical » qui s’est « abaissé au rang de tous ceux qui commettent des actes terroristes », cet « enfant soldat » autoproclamé qui eut un jour le malheur d’avoir « la haine dans les poumons », ce « coucou » qui a agi dans des « [circonstances similaires à celles dans lesquelles] le premier ministre israélien Yitzhak Rabin avait été assassiné »… Eh bien cet incident a brillamment éclipsé, à l’échelle du Québec, l’aval du forage pétrolier à l’île naturelle d’Antiscosti, l’octroi du droit d’expropriation aux pétrolières et les coupures de 242 millions en santé commandées par le premier ministre Couillard, qui par ailleurs se sentait plutôt bien ce matin-là, malgré le traumatisme de l’éventualité d’un paper cut meurtrissant sa peau de pêche.

C’est que la SQ (Sûreté du Québec, police provinciale) avait bien fait son travail la veille, passant « systématiquement au peigne fin les déclarations sur les réseaux sociaux des gens dont on a été avisé de la présence, afin de repérer des propos potentiellement violents » et en repassant « l’album familial, banque de photos des activistes ou des gens susceptibles de poser des gestes d’éclat dans ce genre de manifestations. » Et rassurez-vous, « ces mêmes photos sont accessibles aux agents, sur les lieux d’opération, à partir de leurs téléphones intelligents. » Pas de quoi s’inquiéter donc, depuis les États-Unis pré-Trump jusqu’à Paris et Bruxelles en passant par Montréal, tout est sous contrôle, l’homonationalisme gagne du terrain, l’industrie des caméras de surveillance et des clôtures de sécurité tourne à plein régime, la police et l’armée veillent sur nous, un doigt sur la gâchette et un doigt sur le smartphone pour nous ficher.

Dans les heures qui ont suivi la tuerie d’Orlando, on n’a d’abord peu ou pas entendu parler d’homophobie. Puis à travers les amalgames et les spéculations islamophobes, une voix s’est élevée, la voix consensuelle d’une communauté de « bâtisseurs de ponts ». Une communauté qui ne s’offusque pas lorsque les médias, à gauche comme à droite, parlent de « violence », d’« agression », d’« attaque » pour une boulette de papier. Une communauté qui ne sourcille pas quand une procureure ordonne à un militant trans* de « rencontrer son médecin traitant et/ou un psychiatre et prendre toute médication qui lui sera alors prescrite ». Une communauté qui, pour le bénéfice de ses membres les plus aisés, les plus obéissants et les moins politisés, n’hésite pas à fouler le tapis rouge de la récupération politique aux côtés d’un gouvernement qui travaille quotidiennement à la dégradation des conditions de vie des personnes et des groupes les plus stigmatisés. 

Plutôt que d’interroger nos responsabilités collectives en matière d’éducation populaire, médiatique et politique, plutôt que de nommer et de s’attaquer directement à la culture de l’homophobie, de la transphobie et du racisme, les suites de la tuerie d’Orlando ont provoqué, non sans ironie et dans l’indifférence la plus consternante, la fin d’une communauté LGBTQI politisée, dont l’histoire et la force se sont construites sur le refus de toute insubordination à l’ordre moral et à l’hétéronormativité. Un deuil de plus à faire.

Bruxelles, 2016